Extrait

-Didier NOEL-

TIC TAC,

GLUCOSE

&

CHLOROPHYLLE

Chapitre 1

   Mercredi 6 août

Il tombe des cordes sur la capitale. Fluctuat nec mergitur. Paris subit mais ne coule pas. C’est le moment de le prouver !

Comme tout le monde, j’accélère le pas afin de limiter les dégâts de la pluie sur mon joli costume marron glacé. C’est peine perdue. Veste et pantalon ont déjà pris cinq tons. Ma chemise blanche n’est plus qu’une seconde peau translucide sur laquelle surfe ma cravate lie de vin. Mes chaussures expulsent un demi-litre d’eau à chaque fois qu’elles rencontrent le sol. Bref c’est l’été !

J’arrive péniblement « Aux Deux Magots ». Le vent, partie prenante des réjouissances, m’aide à ouvrir la porte du café et me propulse vivement à l’intérieur. Un serveur acrobate esquive notre collision et sauve la vie aux trois cafés qui occupent son plateau. Je le remercie d’une grimace qui se veut sourire et cherche une table un peu isolée. Je me glisse à l’extrémité de la terrasse vitrée, et couverte est-il besoin de le préciser ?

Le garçon équilibriste me rejoint après quelques instants pour prendre ma commande.

« Une eau plate Monsieur ? »

Je lève la tête. Il sourit à sa vanne. Deux dents manquent à l’appel. Son humour a dû en avoir raison. Nous sommes dans l’antre des lettrés et des pensants, pas forcément bien-pensants mais pensants quand même.

Je décide de donner dans le genre et riche d’une inspiration subite lui rétorque :

« Non un thé chinois. Ici ça va de soie ! » Comprenne qui connait l’histoire de l’établissement. Visiblement mon camarade de jeu apprécie ma subtilité, mettant sa bouche en rond et dressant un index. Un demi-tour militaire et me voilà seul.

J’ôte ma veste. J’ai l’impression d’être torse nu. Je décolle ma chemise de ma poitrine afin de limiter l’effet transparence. Je dénoue légèrement ma cravate. J’essuie mon visage à l’aide d’un mouchoir en papier et redonne un peu d’ordre à mes cheveux. Le gel dont je me suis copieusement équipé ce matin me permet de réussir une remise en place honorable.

Il est 17H00. Je suis à l’heure. Mon rendez-vous pas. Etonnant ! Mon thé traverse la salle pour m’arriver brûlant.

« Oolang véritable Monsieur ! » clame mon compagnon d’esprit.

Je le remercie et le gratifie d’une royale inclinaison de la tête. Nouvelle rotation et disparition de l’aboyeur.

C’est ce moment que choisit la porte pour s’ouvrir violemment, projetant vers l’intérieur de l’estaminet un petit bonhomme rondouillard. Tel une boule de bowling, il percute la quille que constitue mon livreur de boisson, placé pleine piste. Son physique de fildefériste ne résiste pas au choc : Strike ! Il vole avec fracas dans les tables. Son plateau, freesby nouvelles normes, s’envole vers le bar où patientent quelques bouteilles en attente de consommateurs. Re-Strike ! Bruit de verre cassé. Cris d’effroi de quelques mamies assises là pour tea-time. Des oh des ah mâles. Tilt ! Silence ! Game Over !

Le personnel se précipite vers les co-accidentés. L’un est relevé péniblement. Une rapide inspection permet de constater qu’il est encore entier. Lui espère ne pas avoir laissé dans l’affaire une nouvelle dent. Le tour de l’appartement assuré d’une langue hésitante le rassure : tous les meubles sont là.

L’autre, Monsieur Bowling, se réajuste et tend une main pleine de compassion à la quille, accompagnant celle-ci de milles excuses. Le patron du café se perd en conjectures, comme quoi la pluie bla bla bla, le vent bla bla bla, le sol glissant etc…

Les tables sont redressées. Le barman balaie et éponge les dégâts provoqués par le discobole malgré lui. Quelques secondes plus tard, plus rien n’y parait. Monsieur Rondouillard a mis à profit ces courts instants pour me repérer et me rejoindre.

« Monsieur NOEL ?

– Oui.

– Je suis Monsieur KRONOS. Enchanté ! »

Monsieur Catastrophe est mon rendez-vous ! Je l’invite à s’assoir. Il quitte sa veste de costume anthracite, trempée par l’orage aoûtien, pose au sol un cartable noir fatigué et hèle le garçon qui, pas rancunier, accoure tel un sujet obséquieux. Mon interlocuteur regarde avec dédain ma décoction asiatique et opte pour une noisette.

Monsieur KRONOS a une bouille joviale : des petits yeux de cochon, des pommettes rosies par les intempéries ou un douze degrés du sud-ouest, des lèvres fines et pour couronner le tout, pas grand-chose. La déforestation a frappé de plein fouet son crâne, n’épargnant que les lignes de touches. A chaque soulèvement de sourcils, son front forme des dizaines de micros sillons : au bas mot un 45 tours.

Sa chemise bleu pâle, avant passage de l’averse, est surmontée d’un nœud papillon marine qui lui sangle dangereusement la pomme d’Adam. Elle lutte contre la proéminence d’un ventre rompu à des négociations culinaires quotidiennes. Son pantalon enveloppe des pattes courtes mais puissantes. Il porte des souliers vernis noirs qui doivent lui servir de rétroviseurs à braguette, ustensiles fort utiles, en regard de l’embonpoint du bonhomme.

J’essaie de le dater. Au carbone 14 il doit afficher 62 printemps et autant pour les autres saisons. Il verse le contenu d’un petit sac de sucre dans son café et y fait tourner une petite cuillère. Monsieur KRONOS m’a appelé il y a deux jours.

    – Monsieur NOEL, j’ai eu connaissance de vos activités par des relations professionnelles. Après être allé voir votre site sur internet, j’ai mis un peu de temps à me décider à vous appeler. Ma problématique est un peu particulière, comparée à vos prestations d’accompagnement de développement commercial. Mais cela me gêne de vous exposer cela par téléphone. Pouvons-nous  nous rencontrer rapidement et en dehors de mes bureaux ? ».

Rendez-vous fut pris ce mercredi 6 août sans que j’aie pu obtenir autre chose de mon interlocuteur.

« Monsieur NOEL, si j’ai tenu à vous rencontrer ici c’est par soucis de confidentialité. Ce que je vais vous demander est un peu spécial et je ne souhaite pas que mes collaborateurs soient au courant de ma démarche. De plus vos interventions peuvent être des sujets de discordes. Or j’ai une excellente ambiance dans mon entreprise, ambiance que je tiens à préserver. D’ailleurs si nous faisons affaire, nous conviendrons d’un modus operandi strict. Sommes-nous d’accord ? ».

La bonhommie du personnage s’est effacée. Le ton déterminé de la question impose la réponse.

« Nous sommes d’accord Monsieur KRONOS. Je vous écoute.

– Je dirige la société SITARD, entreprise familiale créée par mon père après-guerre. Nous fabriquons des montres, des horloges, des pendules, des chronomètres, classiques mais aussi électroniques, numériques ou à énergie atomique : bref tout ce qui peut mesurer le temps, accroché à votre poignet ou en orbite autour de la planète. Notre savoir-faire est connu et reconnu. Nous fournissons des réseaux de distribution, des administrations, des industriels, des aéroports, des compagnies ferroviaires, aériennes, l’armée, la recherche. Bref ! Nous sommes le leader mondial sur notre marché. Nous détenons un peu plus de 50% de celui-ci. Quand vous lisez l’heure quelque part, Monsieur NOEL, il y a en gros une chance sur deux pour que cela soit moi qui vous la donne.»

Sûrement vrai mais quelle prétention ! Le petit homme a perdu de sa cordialité pour enfiler un masque de businessman. Dommage ! Son gag d’entrée m’a terriblement plu et je regrette qu’il n’ait pas envie de bisser. Thé obligeant, pour ce qui me concerne ce sera pour bientôt.

Monsieur KRONOS reprend cette fois sur un ton grave.

« Tout allait plutôt bien jusque-là. Mais il y a quelques semaines, une société inconnue au bataillon de nos concurrents a fait son apparition. Elle a pris contact avec certains de nos clients afin de leur proposer un système révolutionnaire… »

Le ton sacral me glace le dos. Aidé il est vrai par l’averse précédemment reçue. Je suis suspendu à ses lèvres. Papa ménage son effet. Il prend le temps de boire son café à petites lampées. Il lève enfin les yeux vers moi :

« LA LOCATION DE L’HEURE ! »

Je crains d’avoir mal compris. LA LOCATION DE L’HEURE ? Je répète dans ma tête. Mes yeux tentent de se désorbiter ! Si si ! Je les retiens difficilement. La location de l’heure ? Il se fout de moi le père KRONOS. Il vient de renfiler son costume de Bozo pour un retour en piste.

« Vous avez bien dit la location de l’heure Monsieur KRONOS ?

– Absolument ! Vous avez très bien entendu Monsieur NOEL !…

… LA LOCATION DE L’HEURE ! »

Un ange a dû passer car le silence a empli notre espace et même plus. L’assemblée présente dans le café parait avoir entendu. Les conversations ne sont plus qu’un léger bourdonnement. Les voix semblent s’être éteintes pour que les oreilles puissent mieux entendre.

Monsieur KRONOS a planté ses yeux dans les miens. Il ne lâche pas mon regard pendant quelques secondes : une éternité. Je me demande un instant s’il ne va pas me faire une déclaration. Il n’est pas du tout mon genre. Je vais le décevoir.

C’est finalement moi qui repars au service.

« Comment peut-on louer l’heure ?

– Nous n’en savons rien. Nos fidèles clients « informateurs » ne nous en ont pas dit plus car ils n’en savent pas plus. Cette société, dénommée SATURNALES FRANCE, leur a promis toutes les explications possibles sous réserve d’un rendez-vous en face à face. Aucun élément livré autrement que par la visite d’un collaborateur. Certains ont cru en une mauvaise blague et ne donneront pas suite. D’autres, plus curieux ont accordé des rendez-vous, « pour voir » comme ils nous ont dit. Les premières rencontres sont fixées pour début septembre.

– Et vous craigniez qu’ils cèdent aux chants de ces sirènes modernes !

– Non pour l’instant je ne crains rien. J’aimerais savoir de quoi il faut que je me méfie. Je ne sais pas si nous avons affaire à un plaisantin ou à un véritable prédateur.

– Je suppose que vous avez fait des recherches sur cette société ?

– Oui mais nous n’avons réussi à savoir que peu de choses. Elle a été récemment immatriculée au registre du commerce. Son dirigeant, Jules Peter SPACE, n’est inscrit nulle part, à aucune autre fonction. Elle s’est implantée à Nogent sur Marne où elle occupe un petit ensemble de bureaux. Nous avons envoyé des collaborateurs en observation. Les entrées-sorties sont très contrôlées par un service de sécurité volontairement visible et donc dissuasif. Personne ne passera le portail d’entrée par hasard. Il y a, semble-t-il, peu de personnel.

La seule information significative que nous avons pu glaner, c’est qu’ils sont à la recherche de « Pointures Commerciales ». Ils s’en sont ouverts lors de leur démarchage. Ils prétextent un marché immense, ce qui n’est pas faux, j’en sais quelque chose, et le besoin d’intégrer rapidement des collaborateurs. »

Je ne dis rien et musarde mentalement.

C’est l’instant que choisissent deux jeunes femmes pour pénétrer dans notre bureau improvisé. Elles entrainent avec elles un rayon de lumière qui s’invite aux tables, au bar, redonnant à la salle une existence qui semblait l’avoir abandonnée. La pluie a perdu la partie. Les deux arrivantes se posent à deux tables de nous. Elles sont ravissantes. Des Apostrophy vernis noirs de Louboutin, deux jupes blanches raisonnablement courtes, un chemisier de soie blanche imprimé d’une myriade de petits cœurs rouges, un autre de mousseline semi-transparente noire couverte de roses rouges et or. Une veste de lin rose pâle pour la première, une veste-tailleur sans col blanche pour la seconde. La trentaine toutes les deux. Brunes, l’une les cheveux mi- longs ; l’autre, coupés au carré. Un nuage de maquillage sublime leurs visages de ciels, illuminés de soleils marron et vert. Deux sœurs ? Peut-être pas mais d’excellentes amies ? Assurément ! Je les baptise Ombeline et Léonore. Pourquoi ? Parce que ! Leurs jambes assassines gainées d’un diabolique hâle…Capone si j’osais, se croisent et se décroisent au rythme de leur conversation. Je suis le balai (Du verbe suivre). Ombeline remonte ses cheveux en un chignon banane. Les plus petites mèches encadrent son visage et se perdent dans sa nuque creuse. Léonore sort de son sac à main une revue féminine à la couverture bariolée et barrée de multiples titres accrocheurs. Elle en tourne quelques pages rapidement et présente à Ombeline un article qui a dû retenir son attention ou bien la concerne particulièrement.

Le serveur, toujours le même, certainement motivé par un souci d’efficacité professionnelle mais aussi et surtout par la vierge apparue deux fois, aéroglisse jusqu’aux belles. Il s’incline et s’enquiert de leur commande. Un Irish Coffee et un Bloody Mary ! Costaud ! Il aurait plutôt mis une pièce sur des boissons chaudes et sucrées. Sans sourciller, trente ans de métier au compteur, il s’en retourne mais ne manque pas de m’adresser un clin d’œil au passage.

Mon attention revient vers Monsieur KRONOS qui, lui aussi, s’est laissé divaguer ces courts instants. De nouveau c’est moi qui sers.

« Monsieur KRONOS, je suis un cadre commercial indépendant. Mon métier consiste à apporter dans les entreprises une analyse, à définir une stratégie et à engager des actions. Mon objectif est de faire conquérir ou défendre des marchés à des hommes, à l’appui de méthodes et d’outils de travail adaptés à leurs environnements. Je suis là pour comprendre, imaginer, motiver, encadrer. Que puis-je pour vous ?

– Je sais tout cela Monsieur NOEL. Ce que vous pouvez pour moi ? C’est aller exercer vos talents chez SATURNALES. »

Mes yeux roulent. Un point d’exclamation s’inscrit à 2 heures. Trois petits points à 6 heures. Un point d’interrogation à 10 H. A 12 heures je retrouve le regard de KRONOS. Je devine un infime sourire dissimulé aux coins de ses paupières.

« Lorsque l’on recrute des forces de vente Monsieur NOEL, on recrute aussi leur encadrement. SATURNALES n’échappe pas à cette nécessité. Je veux que vous vous fassiez embaucher comme manager commercial ou chef des ventes ou directeur commercial. Peu m’importe ! L’essentiel est que vous soyez au courant d’un maximum d’éléments sur les activités de cette société mais surtout sur ce qu’elle va commercialiser. Nous devons comprendre très vite ce que signifie « Louer l’heure ». Votre mission, si vous l’acceptez (Immanquable), va consister à m’informer dans les moindres détails. »

Nous y voilà. J’avais bien senti le vent venir. C’est la première fois que l’on me demande d’être une taupe. Cela tombe bien quelque part c’est la couleur à la mode. Sauf que ce n’est pas mon truc.

« Autrement dit Monsieur KRONOS, vous souhaitez, en quelque sorte, que je devienne votre agent, que j’espionne votre concurrent en infiltrant ses équipes, et que je me présente au rapport régulièrement pour livrer mon butinage. C’est bien cela ?

– Tout à fait. Je pourrai même vous appeler « l’abeille » si vous préférez, plutôt que la taupe.» Cette fois il sourit franchement, fier de sa blagounette.

– D’accord appelez-moi Maya! Monsieur KRONOS, nous sommes loin, très loin, des fonctions que j’exerce généralement. Je n’ai pas les compétences requises pour ce genre d’intervention. Je n’ai rien de James BOND. Vraiment rien. De plus j’ai un soupçon de déontologie qui se heurte à la moralité de votre démarche. Habituellement je suis payé pour travailler pour l’entreprise dans laquelle j’entre. Vous, vous me demandez de travailler pour la vôtre sans y entrer afin de saboter celle dans laquelle vous n’arrivez pas à entrer. Vous me suivez ? »

Il a retrouvé tout son sérieux et même un peu plus.

« Vous allez gagner beaucoup d’argent Monsieur NOEL : le salaire que vous versera SATURNALES plus les honoraires confortables que je vais vous payer.

– Tout n’est pas toujours question d’argent Monsieur KRONOS. Il existe encore sur cette terre quelques volontés libres et indépendantes dont la finalité n’est pas intéressée. »

Là il ne rigole vraiment plus et monte dans les tours.

« Quelle magnifique naïveté ! L’argent est le carburant du Monde. Citez-moi une société, une organisation, une fondation, une association, si noble soit-elle, qui fonctionne sans argent. Et si elle dispose d’argent c’est uniquement parce que ceux qui détiennent l’argent l’ont décidé. L’argent leur donne le pouvoir de dire qui aura l’argent et donc qui aura une part du pouvoir. Alors ils font bien attention de ne confier que la part du pouvoir dont ils ne veulent pas ou bien celle qui leur apportera encore plus d’argent et de pouvoir. Celui qui décide Monsieur NOEL c’est celui qui a l’argent.

Vos propres décisions sont motivées par l’argent, même si vous vous estimez au-dessus de cela. Quand votre travail produit suffisamment pour faire face à vos besoins, vous vous drapez dans la moralité. Quand vous tirez le diable par la queue, vous faîtes moins le difficile, vous êtes moins regardant. Je le sais. Je sais aussi que le temps n’est pas au beau fixe dans votre profession. Moi je vous apporte un rayon de soleil avec bronzage en prime. Alors remballez votre bouche en cul de poule et ne me faîtes pas chier avec vos principes utopiques ! »

La tirade claque. Chaque mot me gifle. La part de vrai me gêne. (Mes gênes devraient par-là infliger à ces maux la claque qu’ils attirent. Palindromé-je à peu près intérieurement). Le père KRONOS marque des points. Son argumentation concise est terriblement efficace. J’hésite à tenter une nouvelle ruade. J’encaisse pendant que lui décaisse une grosse coupure et règle nos consommations. Puis il ouvre sa sacoche et en sort deux exemplaires d’une page rédigée sur son recto, page qu’il me tend. En haut à gauche l’entête de sa société. Un peu plus bas à droite mon nom, mes coordonnées et la date. Encore un peu plus bas un titre : CONTRAT. Puis ce texte laconique.

    « La société SITARD confie à Monsieur NOEL des travaux dont la nature sera précisée au fur et à mesure de leurs avancements, pour une durée suffisante à leur accomplissement. Pour cela Monsieur NOEL percevra des honoraires chaque mois. Signatures ».

Je ne sais pas quelle doit être ma réaction. Je prends un air interrogatif ? Dubitatif ? Mouvement de tête de haut en bas, j’approuve ? De gauche à droite, je désapprouve ? J’éclate de rire ?

Le caractère chafouin de mon futur nouveau client m’invite à la retenue. J’opte donc pour une demande de précision.

« La signature plutôt en noir ou plutôt en bleu ?

 

Chapitre 2

 

Hier j’ai cédé aux suppliques de mon portefeuille. La nuit ne m’a rien conseillé de mieux. Ce matin je dois effectuer un boulot atypique, immoral, pour un type à qui je ne dois rien, envers qui je n’ai aucune obligation à part celles que j’ai contractées par le paraphe d’un contrat bidon. Je m’en veux mais la lecture du chèque d’avance qu’il m’a rédigé avant son départ, calme mes remords, intimement convaincu que je suis qu’il vaut mieux avoir des remords que des regrets.

Je quitte mon lit pour mon bureau, tous les deux dans ma maison ça tombe bien. Je décide d’en savoir un peu plus sur la société SITARD. Quelques clics sur mon PC m’informent sur mon donneur d’ordre. Son site relate la fabuleuse histoire de la famille KRONOS, explique le richissime savoir-faire transmis de père en fils, expose les magnifiques produits originaux nés de l’imagination sans borne des équipes de recherche, les prix justifiés pour de telles œuvres et pour finir un bouton : « Contactez-nous ». Le tout en français, anglais et espagnol.

Je surfe ensuite jusqu’à des sites d’informations légales afin d’obtenir quelques chiffres et synthèses de bilans. Si je me permettais, et qui pourrait m’en empêcher, je dirais que la boîte tourne comme une horloge. Un chiffre d’affaires en dizaines de millions d’euros, des résultats nets en progression régulière. Des comptes très enviables et rassurants pour le fournisseur que je viens d’en devenir. Satisfait de ma rapide enquête informatique, je passe à SATURNALES. Mais toutes mes tentatives restent vaines. Aucun moteur de recherche ne m’amène à l’entreprise. Elle est inconnue sur le web. Rare et curieux ! Pas plus de Jules Peter SPACE.

Hier avant de me laisser, Papa KRONOS m’a remis un certain nombre de documents. Parmi ceux-ci l’annonce que SATURNALES a fait paraître dans différents journaux pour son recrutement de commerciaux. Je compulse celle-ci et m’attache à la rédaction d’un courrier ad hoc qui accompagnera mon CV et la magnifique photo de mon quinquagénaire, mais toujours aussi agréable, minois. Je confierai dans la journée le tout au facteur en espérant une réponse prompte et positive. En attendant je passe à la salle de bains

puis opte pour une tenue décontractée : un jean bleu élimé, une chemisette blanche entr’ouverte sur ma poitrine glabre, des mocassins noirs classiques mais sans gland. Tout de même !

Avant de sortir, je me prépare un bol de lait chaud, seul composant de mon petit déjeuner quotidien. Je prends le temps de le boire et pour cela retourne m’assoir à mon ordinateur. Mon client a souhaité que je crée une boite email destinée exclusivement à nos échanges. Il en a fait de même. Je consulte cette nouvelle adresse sans conviction. Erreur ! Un message est arrivé. C’est bien évidemment Papa KRONOS, rebaptisé Tictaccontact. Je lui manque déjà.

    « Bonjour Maya. Il se fout de moi. Je m’inquiétais de savoir si vous aviez déjà envoyé votre lettre de candidature à SATURNALES ? Car, comme vous l’avez sûrement déjà vérifié et constaté par vous-même, toute autre forme de contact est impossible. Bonne journée. Serge KRONOS. »

Ma réponse n’attend pas.

« Bonjour l’horloger. Donnant donnant. J’aimerais que l’on mette tout de suite les pendules à l’heure. Je ne supporterai pas votre omniprésence. J’ai compris l’objectif de mon travail. Lorsque je le jugerai opportun ou utile je vous livrerai le fruit de ma récolte. En attendant laissez-moi virevolter à mon aise ou bien passez rechercher votre chèque avant 15H00 GMT. Après 15H00, je le considérerai encaissable et non remboursable. Salutations. Bzzz. Bzzz. D.NOEL. »

Non mais alors ! C’est qui le patron de lui-même !?

Derrière cette bravade j’espère qu’il ne va pas me prendre au mot car j’ai très besoin de cet argent. Alors plein de courage je quitte ma maison, certain ainsi qu’il ne me trouvera pas si l’idée lui venait de passer récupérer son acompte. Vivement 15H00 !

Je me rends à la boîte à lettres en bas de ma rue et dépose mon courrier pour SATURNALES. L’heure de la levée est encore loin. Si l’administration postale fait son boulot correctement, demain ma prose peut être à la lecture. Je rejoins ensuite ma voiture garée un peu plus loin et pars pour la salle de sport où je me suis inscrit il y a deux mois, quelques jours après son ouverture. Le club s’appelle « LE CORPS BEAU ET LE RUN ART ». Il est tout juste 10h00, les portes viennent d’ouvrir. Visiblement je suis le premier. Je m’arrête à l’accueil pour enregistrer mon entrée sur l’ordinateur du club et saluer le jeune patron et coach, Jean (Evidemment). J’entre dans le vestiaire pour hommes mon immense sac noir à la main. Je revêts tranquillement ma tenue de sportif et ressors dans la salle où m’attendent les engins de torture. C’est l’instant où la motivation doit être totale. C’est vrai que je me fais un peu violence mais je me convaincs que c’est pour la bonne cause, c’est-à-dire celle de mon physique et de ma santé. Alors haut les cœurs !

Tiens je ne suis plus seul ! Dans la partie cardio, deux femmes ont pris place sur des vélos elliptiques. Elles devaient être dans le vestiaire des filles lorsque je suis arrivé. Les agrès que j’ai choisis pour commencer mon entrainement sont assez éloignés et je décide que j’irai les saluer lorsque j’utiliserai les machines plus proches d’elles. L’usage veut que celui qui arrive dise bonjour aux présents : je trouve cela très bien et très dommage que cette politesse se perde socialement.

J’oublie donc pour l’instant mes camarades de souffrance et commence à soulever de la fonte. Après une demi-heure sur deux postes de travail, je me déplace et m’approche des demoiselles en transpiration. A distance je ne me suis pas rendu compte qu’elles sont ravissantes. Leurs tenues de sports noires et flashy jaunes et oranges, moulent des jambes fuselées, des fesses rebondies. Leurs poitrines montent et descendent au rythme de leurs pédalages. Elles sont légères, brunes, la trentaine. Une a les cheveux coupés au carré, l’autre a remonté les siens en un chignon banane. Hier elles buvaient des boissons alcoolisées Aux Deux Magots.

Que dit-on en pareille circonstance ? « Le monde est petit ! » « Quelle coïncidence ! » « Pour une surprise c’est une surprise ! » «Je n’y crois pas ! ». Les formules ne manquent pas. Moi je ne dis rien. Je fais un petit signe de la tête à l’une et à l’autre. Je murmure un petit « B’jour » auquel elles répondent toutes deux de la même façon et m’en vais nonchalamment vers d’autres jeux pesants.

Une heure plus tard environ, mon corps décide que j’ai mon compte. Mes muscles sont congestionnés et soufflent la fin du match contre la pesanteur. Je regarde vers les vélos et tapis de cardio. Ils sont tous disponibles. Mes deux danseuses se sont discrètement évanouies.

Une eau brulante lave les traces de mes efforts. En ressortant du vestiaire, tel un homard, mais recoiffé, ma curiosité l’emporte et  je ne peux m’empêcher de questionner Jean :

« Qui sont ces nouvelles adhérentes ?

– Elles ne sont pas inscrites. Elles se sont présentées tout à l’heure juste après toi en demandant si elles pouvaient faire un essai. »

Je n’en saurai donc pas plus aujourd’hui, ni peut-être même jamais.

Il est presque midi, je vote pour un déjeuner home-made. J’enchainerai direct avec du boulot au bureau. J’ai un peu de retard à combler, un après-midi studieux ne sera pas de trop.

Je réussis avec dextérité un steak-salade que je m’emploie à avaler devant la télé. Les titres du journal sont lancés : guerre, catastrophe aérienne, chômage, bisbilles politiques, mais aussi et surtout : pêche à la truite sauvage, nouvelle étape du tour de France des fromages, visite d’une fabrique de culottes anciennes. Je jubile !

Qui concocte le menu ? Qui ose ? Ce n’est pas possible ! Il y en a un qui règle ses comptes avec la vie ! Problème d’hémorroïdes, mauvaise haleine, peine à jouir ? Que sais-je ? Mais il n’est pas content mais pas content du tout ! Et il a décidé de le faire payer à tout le monde. Pour cela il dispose d’un stock considérable. Il en a plein les tiroirs. 10 ans d’avance ! 7 300 sujets prêts à être dégainés. 425 heures de cuisine ancienne, de petites bêtes, de vieilles pierres, de métiers et de légumes oubliés, de collections d’ongles incarnés et de prépuces, de chorales de muets corses. Il a envoyé des équipes partout dans l’hexagone et même parfois au-delà, pour recueillir des témoignages de la plus haute importance sur l’élevage des coccinelles blanches, la peinture à la queue de tortue ou la musique de fagot. Il en a déjà flingué des heures de JT et visiblement ce n’est pas fini. Trouvez-le ! Arrêtez-le !

Faites-nous des journaux brefs, concis, précis qui mettent en valeur vos vrais héros de l’info : celles et ceux qui enfilent les gilets pare-balles en zones de conflits. Celles et ceux qui respirent au-travers des masques à oxygène quand les virus s’invitent. Celles et ceux qui revêtent les tenues anticontamination quand l‘uranium a chauffé trop fort. Celles et ceux qui investiguent en quête de vérité. Celles et ceux qui peignent sur nos écrans les couleurs épaisses et lourdes de la réalité de l’existence. Celles et ceux qui risquent leur vies dans un quasi anonymat, pour livrer à celles et ceux des studios, vedettes des plateaux, la matière de leurs notoriétés. A celles et ceux, dits envoyés spéciaux, qui n’ont fait que traverser Paris pour se rendre rue du Faubourg Saint Honoré. A celles et ceux qui ont menti, triché, tronqué, plagié pour que les projecteurs les éclairent un peu plus fort. Rendez les médailles à celles et ceux qui bravent toutes les formes de mitraille et ne meurent jamais d’une balle dans le dos !

Mais revenons au contenu éditorial.

Tout d’abord La Guerre : cette hydre dont les têtes exhalent, perpétuellement et partout, son poison destructif assurant à la planète un chaos perpétuel. Le journaliste pourrait nous laisser choisir l’endroit et la cause. Le sujet est redondant. Si la guerre précédente ne t’a pas plu, voici la dernière. Et si celle-ci ne t’emballe pas sois patient, on va-t’en présenter une nouvelle très vite. Cette fois c’est le Proche Orient qui arrive premier. Ce n’est hélas pas nouveau.

Ensuite Catastrophe Aérienne : fait rarissime, hier en début de soirée, deux avions de ligne se sont télescopés au-dessus de la manche, à moins d’un kilomètre des falaises d’Etretat. 653 morts. Des secours importants ont été lancés bien que l’espoir de retrouver des survivants soit inexistant. Quelques secondes et minutes auparavant, les pilotes des deux appareils avaient échangé avec le sol. Ils n’avaient fait état d’aucunes difficultés particulières. Les boîtes noires donneront sûrement l’explication à ce désastre.

A suivre Chômage : les chiffres sont mauvais. Si seulement on laissait les gens travailler ! Il y aurait moins de chômage ! Lapalissade ? Réfléchissez un peu au sujet !

Enfin Politique : à droite querelle des chefs. A gauche querelle des ministres. Au centre querelle pour savoir à quelle querelle on va se rattacher. A l’extrême gauche querelle pour dire sur quel point on est fâché. A l’extrême droite querelle de famille sur les plus jolis noms d’oiseaux. Le monde politique français vous salue bien. Votre avenir ne l’inquiète pas. Seul son devenir lui importe car même aux chiottes il n’y a qu’un trône.

Je ne m’étendrai pas sur les autres sujets. J’expédie assiette et couverts dans le lave-vaisselle et m’attèle à mon travail : ainsi passe cet après-midi ensoleillé d’été.

Vers 19h je mets le point final au dernier rapport que je devais à l’un de mes clients. Cet aboutissement me met en joie. Aussi m’accordé-je un tour chez Servane. Lunettes de soleil sur le nez, je redescends jusqu’à la boîte à lettres et tourne à gauche vers le parc des Buttes Chaumont. Après 50 mètres je remonte sur la gauche une ruelle : la Villa des Lilas. A mi-hauteur se trouve un improbable petit bistrot de quartier, coincé entre des maisonnettes ouvrières, aujourd’hui prisées par les bobos.

Servane est au comptoir, déjà très affairée. Les habitués sont là et certains bien là, c’est-à-dire depuis au moins trois bières ou déjà à 153 (51 X 3). Les conversations vont joyeusement bon train dans un brouhaha incompréhensible. En suivre une, relève de la performance. Chez Servane, l’ambiance est toujours bon enfant même pendant les débats les plus passionnés. Les intervenants ont un langage vert, normal dans un bistrot, et sont totalement désinhibés, ce qui génère régulièrement de belles joutes enflammées. Tous les sujets y passent : la politique, l’immigration, le travail, les femmes, le travail des femmes immigrées, le sport, les vedettes, les salopes, les salopes sportives immigrées devenues vedettes politiques parce qu’elles ne trouvaient pas de travail. Bref les sujets ne manquent pas. Ils sont abordés avec beaucoup de tact, d’objectivité par un aréopage métro-sexuel. Non je rigole !

Et parmi cette population, la gloire locale : L’Esprit. Ce sobriquet qualifie un Mossieur, dont tout le monde a oublié le nom, retraité de l’éducation nationale, qui considère que son statut d’ex-enseignant lui confère la légitimité des avis et propos. Sa technique est très affutée. Il sirote généralement son verre en compagnie de quelques copains de zinc qu’il écoute deviser sans en avoir l’air. Lorsque les points de vue se sont bien échauffés et que les divergences arrivent à leur paroxysme, il prend alors d’autorité la parole. Il livre la charge des décibels et clame son célèbre «Attendez les

gars, Moi je vais vous dire ! ». S’en suit alors un exposé dithyrambique qui ne prend fin que lorsque sa gorge s’est définitivement asséchée. L’instant qu’il réserve à se réhydrater permet à ses élèves de reprendre la parole. Ce soir l’Esprit semble très en forme. Le plein est fait, les chevaux sont lâchés.

Derrière son comptoir Servane sourit, comme toujours, aux insanités de la bande. Servane est tout simplement belle. 50 années n’ont pas eu raison de la douceur de ses traits. Servane est châtain clair méchée blonde. Le teint halé, rehaussé par deux lignes de rouge à lèvres carmin, des yeux marron clair cernés de discrètes pattes d’oies. Ce soir elle porte un tee-shirt blanc en coton qui laisse apparaitre un peu de son ventre brun et le piercing qu’elle s’est fait poser cet été. Sa jupe bleu ciel lui arrive à mi-jambe, des jambes elles-aussi bronzées et fermes. Pour son confort au travail elle a chaussé des ballerines bleu marine.

Elle m’envoie un baiser et me tire une blonde sans mousse. L’instant d’après le verre arrive sur un coin de bar que je réussis à occuper entre un petit homme maigrelet et un type musculeux portant une chemise en laine épaisse, malgré la saison, qui me laisse penser qu’il est canadien. Mon idée est confortée par le fait qu’il s’entretient avec un ours. L’ours parle d’une voix grave en se grattant les cheveux, sa barbe hirsute et la poitrine dont pas un centimètre carré n’échappe à sa pilosité. Il doit faire dans les deux mètres. Il ponctue ses propos de claques amicales dans le dos du canadien. S’il le loupe, s’il vise trop long, sa preuve d’amitié va atterrir sur mon omoplate gauche. Je saisis donc mon demi de la main droite. Servane m’observe et sourit. Non elle me sourit. Cette fois c’est pour moi, rien que pour moi. C’est un sourire complice qu’elle accompagne du chiffre 2 de chacune de ses mains. Je lui réponds d’un clignement d’yeux approbateur.

Devant le café, une petite cour vaut terrasse. Une treille la surplombe presqu’en totalité, prodiguant une ombre appréciable. Des tables et des chaises métalliques, lourdes, peintes en vert, modèle rétro, accueillent une clientèle moins tapageuse, en quête d’un moment de détente. Un couple quitte sa table. Je me dépêche d’attraper mon verre et le journal à disposition des consommateurs, pour aller occuper la place. Je m’assieds face à la venelle, aspirée par un ciel azur, afin d’en apprécier le charme et l’agréabilité. J’en inspire profondément l’air. Je sirote doucement ma bière. Chaque gorgée est un plaisir : j’aime cet endroit.

Après ces quelques instants de bien-être, je parcours le quotidien. Une double page est consacrée à l’accident d’avions. Les gars de la rédaction ont dû bosser tard pour aller à la pêche à l’info. Mais rien de transcendant ne transpire. Ils relatent les commentaires laconiques des autorités de tous poils. Un historique des évènements similaires est longuement rapporté. Des petites cartes schématisent les itinéraires des vols et l’endroit de l’impact. Les fiches techniques des appareils illustrent les articles. Les avis des experts contactés tardivement ne sont que supputations. Il ne fallait pas s’attendre à un scoop. Promesse tenue. D’autres en d’autres temps auraient dit : « Quand on n’en sait pas plus que ça, on devrait être autorisé à fermer sa gueule ». L’adage reste d’actualité mais ma prétentieuse mansuétude l’emporte et je fais deuil sans rancune du temps perdu à cette lecture.

Je repose le canard sur ma table. L’environnement se démasque. En face de moi, assis sur la chaise libre, un petit monsieur bedonnant s’est invité. Il est parfaitement calme, m’observe à peine. Il attend patiemment que j’émerge de mes réflexions. Son crane luit d’un peu de transpiration. Il lève son bras vers la porte du café et appelle :

« S’il vous plait ! Deux pressions ! »

Il me regarde et m’adresse un sourire sans rien me dire. Je lui réponds de la même façon. Merde mon chèque !

« Comment avez-vous su que j’étais ici ?

– Je ne le savais pas. Je suis passé à votre domicile, vous n’y étiez pas. Je me suis dit que j’allais vous attendre un peu en prenant un verre dans le quartier. C’est le hasard qui a porté mes pas jusqu’ici.

– Il est 19h bien sonné Monsieur KRONOS.

– Ne vous en faites pas pour votre acompte, ce n’est pas le but de ma visite. Je voulais vous rencontrer pour vous livrer des informations d’importance que je ne voulais pas confier au web. »

Servane nous amène nos consommations, empoche les 10 euros que lui tend KRONOS et lui rend quelques pièces en attardant son regard sur son visage. Elle est radieuse. Je l’adore et peut-être même un peu plus. Je lui dirai un peu plus tard.

« Je viens vous parler de la catastrophe aérienne. »

Je retiens mon étonnement.

« Je vous ai dit que nous comptions parmi nos clients des acteurs majeurs de l’aviation civile. Pour faire simple c’est nous qui fournissons «les horloges» des appareils qui sont tombés hier. Cette nuit la direction d’une des deux compagnies m’a appelé pour me faire part d’un élément inquiétant. »

Il laisse un blanc qui me permet de soupeser son dernier mot et à lui de goûter sa bière.

« Qu’est-ce qu’une collision Monsieur NOEL ? »

Effet de langage, je ne relève pas.

« Ce sont deux engins qui souhaitent passer à un même point au même moment. Rien de plus. Sur un avion vous entrez des données informatiques qui régulent votre déplacement. Celui-ci est accompagné par les aiguilleurs du ciel. Ainsi en théorie, si l’on découpe le mouvement image par image, à chaque point de passage correspond une heure de passage. Le rôle des machines et des hommes est donc de vérifier que chaque point de passage est bien libre au moment où il est franchi. Ceci se fait par des mesures continues qui combinent longitude, latitude, altitude, vitesse et heure. Si l’une de ces données est fausse pour un seul des deux engins, une collision est alors possible. Pas obligatoire mais possible.

– Jusque-là je vous suis.

– D’après ce que les spécialistes des compagnies et des constructeurs ont réussi à déterminer pour l’instant,  hier au moment du choc, les deux appareils étaient correctement positionnés, mais…

– Mais ?

– Un des deux appareils n’était pas à la bonne heure !

– C’est-à-dire qu’à l’heure du crash il n’aurait pas dû se trouver à l’endroit du crash ?

– C’est exactement ça. »

Qui a joué avec les aiguilles du réveil ? Je m’abstiens d’exprimer à haute voix cette touche d’humour 653 fois douteuse.

La lumière baisse lentement sur la capitale mais le café ne désemplit pas. Servane allume l’éclairage extérieur, une ribambelle de guirlandes d’ampoules rondes et blanches. Elle offre des tapas de toutes sortes à des clients qui, heureux de l’instant, recommandent des consommations à qui mieux-mieux. Derrière le bar, j’aperçois Tara, la serveuse qui vient épauler Servane pendant tout l’été. Tara, est une ballade irlandaise de 25 couplets. Elle est roussissime. Le soleil parisien n’a pas réussi à avoir raison de la blancheur de sa peau. Son visage est une constellation de tâches orangées. Ses yeux sont verts d’eau. Elle est croquante et sexy à cœur. Elle porte un tee-shirt rose imprimé de blanc et un sarouel noir. En haut ses petits atours pointent vaillamment. En bas le tissu emballe ses fesses et suggère ses cuisses.

Prise dans le tourbillon du travail, elle ne m’a pas encore vu, sinon elle m’aurait déjà balancé un « Hello NOEL ! ».

« Je comprends que vous vous teniez pour terriblement concerné Monsieur KRONOS mais pourquoi venir me confier tout cela ? Quel lien avec le travail que vous m’avez demandé ?

– Je ne sais pas. Aucun, sûrement aucun. J’avais simplement besoin d’en parler. Personne dans l’entreprise n’est au courant ou imagine notre éventuelle mise en cause. Car nos systèmes sont à la fois complexes et extrêmement fiables. Nous travaillons sur des marges d’erreur de l’ordre du millionième de seconde. Or dans le cas présent l’erreur se mesure en secondes, autant dire dans notre monde, une éternité. Nous n’avons jamais eu de défaillance de cet ordre de grandeur. Je suis tenté de dire que c’est impossible.

– Et si malgré tout l’impossible était la réalité ?

– Je vous laisse imaginer les conséquences pour notre société et pour les hommes et les femmes qui y travaillent. Conséquences financières bien sûr mais aussi morales. Il y 653 morts je vous le rappelle.

– Etes-vous assuré en cas de défaillance de vos appareils ?

– Non aucune compagnie d’assurance ne couvre ce genre de risque. Nous sommes en quelque sorte notre propre assureur. Nous avons avec chacun de nos clients « basiques », un contrat simple de suivi et de maintenance, comme pour votre chaudière. Il est systématique. Cela nous permet de revenir au minimum annuellement chez le client, de valider l’usage qui est fait de notre matériel, de l’entretenir en conséquence et de compléter si nécessaire l’équipement en place : autrement dit de fournir des produits complémentaires sécurisant ou des nouveautés : ce qui exclut tout problème de fiabilité.

– Cela ne suffit certainement pas à vos gros clients.

– En effet pour les grands comptes, il est prévu contractuellement, en cas de pannes ou de dysfonctionnements, qui entre parenthèses ne se produisent jamais, des délais d’intervention, la mise en place de solutions ou de matériels de remplacement et des dédommagements financiers graduels en fonction des conséquences engendrées. Des clauses spécifiques ont été rédigées mais elles n’ont jamais eu à être appliquées. Elles rassurent nos donneurs d’ordre et permettent à leurs services juridiques de justifier leurs émoluments.

– Si vos systèmes sont aussi performants que vous le dites, alors le problème vient d’ailleurs : d’une manœuvre humaine, une erreur de pilotage ou d’aiguillage. Les enregistreurs de vols le diront et vous exonéreront.

– Je l’espère Monsieur NOEL, je l’espère. Il expire cette phrase sur un ton résigné.

– Pourquoi êtes-vous si dubitatif ?

– Cet appel tardif de notre client ressemble terriblement à un coup d’anticipation. En pareil cas les enjeux sont colossaux, vous l’imaginez bien. En fin stratège il avance un premier pion et porte en avant plus que le doute : la responsabilité. Le ton était neutre. Le message a été très bref : un cocktail de mots choisis pour peser. Et ils pèsent ! Je ne représente pas grand-chose en comparaison de ces sociétés pilotées par des trusts planétaires.

– Vous allez un peu vite en besogne ! Votre tête ne porte pas encore un chapeau que vous n’avez pas acheté.

– Peut-être mais je connais particulièrement bien le fonctionnement de ces cathédrales. Je fais partie de ceux qui viennent y prier. Elles tremblent mais ne tombent pas, jamais ! Elles crucifient l’élu et survivent.

– Vous voulez dire que ce sont elles qui désignent les responsables ?

– En fonction de leurs intérêts, parfaitement ! Leur puissance de feu est inimaginable. La compagnie aérienne n’est que la partie apparente de l’iceberg. Sous la ligne de flottaison, un pouvoir de conviction en proportion de leur océan financier. Qui a envie « d’éponger » 653 victimes ? Qui a envie de déverser des milliards de dollars de dommages et intérêts ? Qui a envie d’être essoré par une justice internationale ? Personne bien évidemment ! Alors il va falloir désigner un assassin, lui tailler un costume sur mesure, à la mesure de l’horreur de ses méfaits et attention… « My Taylor is rich* ».

Sur ces mots il se lève et me tend une main épaisse aux doigts courts, que j’attrape.

« Bonsoir Monsieur NOEL. Tenez-moi au courant dès que vous avez du nouveau côté SATURNALES.

– Bien sûr. A très bientôt. »

Je le regarde remonter péniblement la villa et s’éloigner dans l’obscurité qui l’envahit maintenant. Il porte une enclume sur chaque épaule. J’éprouve pour lui de la compassion et une certaine sympathie. Son exposé est pour le moins troublant. Avant même que toute implication soit officiellement retenue contre lui, il se voit déjà cloué au pilori par les argentiers internationaux. J’imaginais l’homme plus combatif.

* Mon tailleur est riche

Chapitre 3

    De retour à la maison, je  me lance dans la préparation d’un petit frichti pour deux : Quatre œufs battus en prévision d’une omelette nature. Salade de tomates à l’huile d’olive et au basilic. Si elle veut terminer sur une note sucrée, j’ai des pâtisseries tunisiennes. J’ai mis une bouteille de Beaujolais au frigo. Elle y passera le temps de se rafraichir légèrement. Sacrilège sûrement mais c’est comme ça qu’elle aime boire le vin rouge. Je dresse le couvert sur la table basse du salon. Tout est prêt. Je demande alors à Sade, (la chanteuse pas le Marquis), d’accompagner mes instants d’attente. Sa voix cotonneuse emplit la maison, caresse l’air et danse avec un saxo rugueux, mâle de ce duo sensuel et intemporel.

Un coup de sonnette très bref vient troubler mon délicieux voyage acoustique. La porte s’ouvre aussitôt. Servane entre, retire ses ballerines, pose son sac à main. Elle s’étire en écartant grands les bras et jette la tête en arrière.

« Je suis ca…ssée ! me dit-elle en venant s’assoir près de moi sur le canapé. Elle me gratifie d’un petit bisou sage sur la joue.

– Grosse journée ?

– Pas mal oui. Et encore j’ai mis la bande à l’Esprit dehors. Sinon j’y serais toujours. Ils étaient partis sur la catastrophe aérienne d’hier. A ce sujet, Tara m’a dit qu’elle craignait d’avoir un ami irlandais dans l’un de deux avions. Il devait venir passer quelques jours à Paris juste pour le fun donc il n’avait pas donné de date précise mais elle pense qu’il devait arriver ces jours-ci. Elle est inquiète. Elle ne parvient pas à le joindre sur son portable. »

Je lui réponds par un « hum hum ». Que dire ?  C’est d’ailleurs elle qui reprend la main.

« Cela ne t’embête pas si je prends une douche avant que l’on dine ? » certaine de ma réponse, elle joint le geste à la parole et disparait dans le couloir qui mène à la salle de bain.

Mon « Bien sûr que non. Prend ton temps » atterrit à sa place vide.

Sade reprend possession de l’ambiance et moi des fourneaux. Je lance la cuisson de mon omelette. J’ouvre la bouteille de vin, le goûte : il devrait plaire à la belle.

Hot Sable arrive alors de je ne sais où, d’un pas léger propre à sa féline nature. Cette petite chatte européenne que j’ai accueilli une fois par politesse, comme on reçoit ses voisins, a compris que la demeure lui appartenait et moi avec. Elle exige que je lui serve à manger et que je la câline à demande. Je me plie avec bonheur aux réclamations de cette demoiselle qui me renvoie en échange, de multiples et touchants signes d’affection. Ce soir ce sera pâtée au poisson : un régal !

Le temps que je lui prépare son festin, Servane réapparait. Elle a enfilé mon peignoir dont elle a retourné les manches trop longues. Elle semble perdue dans ce cocon d’éponge blanche. Elle a fait une queue de cheval de ses cheveux mouillés et se promène pied nus. Je l’accueille en lui tendant un verre.

« Santé ! Du Beaujolais Madame.

– Hummm ! … Et frais ! Tu sais recevoir.

– Je sais Te recevoir.

– Sade c’est pour finir de m’enivrer et pouvoir profiter de moi ?

– Je n’ai aucun secret pour toi. »

Elle s’octroie une longue gorgée en plantant des yeux de défi dans les miens. Puis :

« Monsieur le Président, il m’a fait boire…Et j’ai bu ! J’ai bu la coupe jusqu’à la lie. Ce curare était un nectar….Euh… pour m’emmener dans son plumard ! »

Elle éclate de rire et vient poser sur mes lèvres le trait de breuvage qui couvre encore les siennes.

« Et au menu Monsieur le profiteur, qu’avons-nous ?

– Omelette de 22H à la moi-même. Puis insalata de pomodori della Toscana. Enfin douceurs orientales des mille et une calories, pour cuisses et fesses. »

Elle se tourne, remonte le bas du peignoir, me dévoile ses jambes et son adorable fessier callipyge, sous ses reins cambrés. Une véritable invitation à l’amour !

« Tu crois que je peux ? »

Je profite une, peut-être deux, secondes (KRONOS me le dirait mais il ne me manque pas), de cette exhibition impudique.

« Sans aucun doute ! »

Ma provocatrice satisfaite de son effet, laisse retomber le tissu et vient à nouveau m’embrasser. Sa joue contre la mienne, elle en profite pour me susurrer :

« Je crois que l’omelette de 22 heures est prête. »

En effet ça chante en cuisine et les effluves de cuisson ont envahi les lieux. Nous nous asseyons côte à côte pour déguster mon chef d’œuvre culinaire. Servane dîne avec appétit et s’assure sagement que le vin est bien d’une qualité permanente. Entre deux bouchées, nous échangeons quelques banalités quand elle en vient à me parler de mon entretien avec KRONOS.

« C’était qui ce petit bonhomme avec qui tu parlais en terrasse tout à l’heure ?

– Mon nouveau client. Nous avons conclu une collaboration hier. Il me demande un job un peu « space » mais présente l’avantage de payer très bien.

– Je le connais.

– Ah bon ?! C’est un client du bar ?

– Oui mais pas un habitué. Il est venu pour la première fois, lundi ou mardi, en milieu d’après-midi. Il portait une sacoche noire sous le bras. Il s’est assis en terrasse à la même table que toi ce soir. Il m’a demandé une noisette et a attendu le nez au vent. Il consultait sa montre constamment et semblait s’impatienter. Un quart d’heure plus tard peut-être, une femme l’a rejoint. Il lui a serré fermement la main et l’a invité à s’assoir. Quand je me suis approché pour prendre la commande de la dame, ils se sont tus. Ils semblaient vouloir rester discrets. Lorsque je suis revenu avec le verre, une seconde femme était arrivée. Ils se sont à nouveau interrompus. Je suis reparti chercher la dernière consommation. Toujours le même manège à mon retour. Il a payé. Pendant que je lui rendais la monnaie, les deux femmes m’observaient de la tête aux pieds. Leurs regards n’étaient pas très amicaux, plutôt inquisiteurs. J’étais gênée.

– Ils sont restés là longtemps ?

– Un bon moment oui. Par la porte je pouvais les voir discuter. La conversation était animée. Pas une dispute mais un échange vif. Les femmes semblaient s’opposer à lui. A un moment il a passé un appel téléphonique. Elles étaient très attentives à son entretien. Il martelait la table comme pour appuyer ses propos. Puis il a raccroché et rangé dans sa serviette des documents que l’une des filles lui tendait.

– Tu n’as vraiment rien pu entendre ?

– Juste une bribe de phrase quand je suis allé servir une table proche de la leur. Une de ses invitées lui disait : « C’est la solution. Il acceptera ». C’est tout. Je ne me suis pas attardée.

– Elles avaient l’air de quoi ces deux nanas ?

– Plutôt assez très jolies. Habillées plutôt assez très classe. Donc plutôt assez très énervantes ! Une des deux avait un tee-shirt échancré qui laissait apparaitre un décolleté plutôt assez très sympa, si tu vois ce que je veux dire, d’où s’échappait un détail du tatouage qu’elle a sur le haut du sein gauche.

– Et plutôt assez très plus jeunes que toi ? Non ? »

Ma flèche ironique se plante au cœur de son orgueil.

« Ouhh ! Tu m’énerves ! »

Je reçois alors un poing vengeur sur l’épaule. J’éclate de rire. Elle se jette sur moi et mime une avalanche de coups dans mes côtes. Je la saisis par les poignets, la repousse et lui colle sur la bouche, un pâté de lèvres. Elle résiste pour la forme et s’abandonne finalement à mon baiser viril mais plein de tendresse. Lorsque nous nous séparons elle me lâche un « Salaud !» essoufflé auquel je réponds par un « Moi aussi je t’aime bien », vainqueur.

Au cours de notre chahut, le peignoir de Servane s’est entr’ouvert. Pendant qu’elle le réajuste et recache ses charmes exposés furtivement à mon regard, j’exprime à nouveau ma curiosité.

« Et ça s’est terminé comment ?

– Je ne sais pas. Je ne les ai pas vus partir. »

Tout ceci me laisse songeur. Contrairement à ce qu’il m’a dit, ce soir Kronos n’était pas venu m’attendre chez Servane par hasard. Il connaissait déjà l’existence du café. Une question me traverse l’esprit.

« Tu te souviens de ce que tu as servi aux filles qui étaient avec KRONOS ?

– Oh oui ! On ne me demande pas ça tous les jours à l’heure du thé ! Un Irish Coffee et un Bloody Mary ! »

Servez-chaud ! 48 heures avant notre rencontre, KRONOS était avec les filles des DEUX MAGOTS !

Lors de notre rendez-vous d’hier, elles n’étaient donc pas là par hasard. Comme elles n’étaient pas plus par hasard ce matin à la salle de sport.

Ça en fait du « Pas Hasard » !

Servane perçoit ma contrariété.

« Ça ne va pas ? Tu sembles inquiet ?

– Un type me donne rendez-vous dans un café pour me confier un boulot plus qu’inhabituel. Le lendemain, alors que rien n’a encore vraiment démarré, je me rends compte que je suis observé voire suivi par des personnes que mon gars connait ou peut-être même emploie : va savoir. J’ai déjà eu des occupations moins originales !

– Qu’est-ce qu’il attend de toi ?

– Que j’espionne un de ses concurrents ! »

Son rire envahit la pièce.

« Hellooo James !  me lance-t-elle en parodiant la célèbre position de l’agent de légende. Je lui concède un sourire par affection.

– Qu’est-ce que tu vas faire ?

– Tout d’abord avoir une explication avec mon client. Ensuite, fonction de celle-ci, je verrai. »

La solennité de l’instant est soudainement interrompue par la voix de Julio IGLESIAS. « Vous les femmes, Vous le charme… ». Servane écarquille les yeux, se précipite et plonge dans son sac à main. « Vos sourires nous attirent, nous désarment ». Hélas son portable ne se livre pas immédiatement et le latin lover en profite pour hausser le ton : « Vous les anges, adorables… ». En panique elle extrait  tout ce qu’elle a réussi à loger dans le réticule : « Et nous sommes, nous les hommes pauvres diables ».

Je décide de l’aider : la revanche de James.

« Dépêche-toi ou on va attaquer les roses ! »

Julio ne me déçoit pas ! « Avec des milliers de roses on vous entoure… ». Servane, écarlate, trouve enfin l’appareil. Elle pianote sur l’écran et interrompt le séducteur ibère.

Je ne peux m’empêcher de poursuivre la mélodie d’un « Ta ta ta ta ta taaa » (Mi do do si do miii), moqueur. Elle m’intime le silence d’un doigt sur sa bouche.

« Bonsoir ma chérie ! » lance -t-elle au smartphone. Elle en obstrue le micro et me glisse : « C’est  Tara ».

Je n’entends pas un mot de ce que l’Irlandaise confie à Servane mais au sourire qu’elle affiche rapidement, je suppose de bonnes nouvelles.

Servane se tourne vers moi et me chuchote :

« Mon chéri cela t’embête si Tara passe un instant ?

– Non, bien sûr que non !

– Viens Tara, je suis chez Didier. Viens nous raconter ça. On t’attend ! »

A vrai dire, je regrette un peu sa venue. Mes moments avec Servane sont pour moi des instants privilégiés dont je suis particulièrement jaloux. Mais je ne sais rien lui refuser : elle est la gentillesse faite femme. Je sais qu’elle fait plaisir à Tara en l’accueillant chez moi. Même si je ne sais pas encore pourquoi.

Avant l’invasion britannique, je redéterre la hache de guerre de l’humour.

« Julio et toi, ça fait longtemps ?

– Julio et moi ? Depuis toujours ! » Son ton déterminé révèle une adversaire coriace.

« Tu m‘avais caché cette passion.

– Tu me dis toujours tout de ta vie ? » Son ton affirmé révèle une adversaire lucide. »

Je m’éclipse sans répondre et reviens avec les exoticités (Si maintenant ça existe !) de sucre et de miel.

« Tentée ?

– Passionnément ! » Son ton lascif révèle une adversaire dangereusement attirante. »

Mais elle n’a pas le temps de choisir que la sonnette dring (Une sonnette ça fait toujours dring ou alors ce n’est pas une sonnette). Déjà ! A croire que la Rousse téléphonait du coin de la rue.

Servane renonce momentanément à une gourmandise pour ouvrir à la rouquine (Non pas carmélite).

Elles se claquent un kiss sur chaque joue, Mmmm…Mmmm, comme si elles ne s’étaient pas vu depuis si longtemps, déjà !, oh mon dieu !, oh la la !!

« Hello NOEL ! » ça c’est pour moi. Tara me bise. Elle semble gaie comme un pinson.

« Hum… Je peux ? » demande-t-elle en convoitant immédiatement le plateau de péchés.

« Je te le demande ! »

Les filles squattent le canapé. Je leur fais face assis sur un pouf. (Bien faire attention à l’article quand on utilise ce mot).

« Je chuis hyperwcontente !! » (C’est l’accent britannique) Tara commence son récit et la dégustation d’un petit gâteau. Elle l’avale d’une bouchée et poursuit.

« Killian, mon pote, il n’est pas dans l’avion qui a eu le accident !! » Un second baklaois voit son heure venue, Servane sauve une corne de gazelle, je me régale de les regarder se délecter.

« Il devait prwendrwe le avion. Il avait acheté le billet. Il avait dit à ses amis, à ses colligues de trwavail qu’il venait à Paris jusque le dimanche aprwès. Mais mardi le soirw, son boss il a appelé lui pour lui demander de rweporter son départ pour finirw un job mercredi et jeudi en emergency (1)

Killian il a dit : « Mais j’ai déjà acheté le billet ! Et pouis vendredi je ne suis pas sûr de trwouver encorwe une place pour un autrwe vol». Le patrwon il a dit « Don’t worry ! » (2). Je te rembourwser et de trwouver un autrwe billet. You can trust me ! (3)  Et tu ne le regrweterra pas !

Alors Killian Il a dit oui. Son patrwon il loui a acheté un nouveau billet. Il a dit tu rentrweras que mercredi prochain et il lui a donné 500 youros pour fairwe le fête à Paris. »

Elle sautille de joie et claque des mains.

« Je suis si heurweuse que lui pas mort ! »

Euh… Oui elle peut dire ça comme ça. Killian peut aussi aller allumer quelques cierges en l’honneur de son non-saint patron.

Tara se tourne alors vers Servane, les mains jointes en supplique et  lui minaude :

« Son avion arrwive demain à midi à Rwoissy. Tu veux bien que je vais le chercher ? Je rwattraperai le trwavail le semaine prochaine. Please Serwvane ! I’m so glad ! (4) »

Comment la femme la plus gentille de la terre pourrait-elle lui refuser cet instant ? Servane lui embrasse les mains sans lui répondre.

Tara explose : « Oh thank you ! Thank you so much Servane ! (1)

– Maye plésure Darling ! » (2) Servane me cloue par cette tentative anglophone.

Je vais chercher un verre à Tara, qui ne dédaigne pas le vin, surtout quand il est rouge, surtout quand il est frais. Servane a fait son éducation semble-t-il

(1) En urgence. (2) Ne t’en fais pas. (3) Fais-moi confiance. (4) S’il te plait Servane. Je suis si contente !

 

Nous portons un toast à ce chouette coup du sort et surtout à la santé de Monsieur Killian’s Boss, sauveur involontaire de son collaborateur.

« Ce Killian c’est ton boy-friend (3) Tara ? tente Servane.

– Oui et non. Avant un petit peu mais maintenant pas trwop. Nous nous connaissons depuis que nous êtes petits. Alors c’est un vrwai ami. Nous nous aimons beaucoup mais nous ne ferwons pas d’enfants ensemble. »

Les formules de Tara m’amusent toujours beaucoup. Elles ajoutent à son charme déjà, so natural, so typical, so British. (4)

« C’est quoi exactement le job de Killian ? lui demandé-je ?

– Je ne sais pas trwop. Il dit qu’il est ingé…ingié…ingiéneur. Je ne sais pas ce que cela veut dirwe pwrécisément. Il fait des trwucs trwès techniques sur des mechines. Il me dit au téléphone qu’en ce momont il a beaucoup de trwavail carw sa boîte a beaucoup de nouveaux clients…Comme chez toi Serwvane ! ajoute-t-elle en gratifiant ma chérie d’un clin d’œil entendu.

– Et elle s’appelle comment sa boite ? Insisté-je.

– IRISH SATURNALS. »

Oh Hasard ! Quand tu ne nous tiens pas !

Après quelques autres « banalités », cheveux de feu s’éclipse toute auréolée de bien-être. Je reviens me poser à côté de ma belle. Nous reprenons tous deux l’exclusivité de la maison.

Elle bascule contre le dossier du canapé, fait tournoyer le fond de son verre, se tourne vers moi et alors miaule The question (Tiens où est la chatte ?) :

« C’est quoi pour toi notre « Nous deux » ?

Oh merde ! Il est tard. Je n’avais pas prévu une nocturne psycho mais je ne veux pas qu’elle sente que je me défile. D’ailleurs je ne veux pas me défiler. Alors je cherche une jolie formule, jolie et sincère. Je choisis chacun de mes mots et cisèle mon propos.

« Notre « Nous deux » c’est un chapitre essentiel au milieu du livre de notre vie. Nous n’en connaissons pas le nombre de pages. Nous en écrivons et en lisons l’histoire au quotidien. Héros nous n’en maitrisons pas l’issue. Auteurs nous n’en avons pas encore inventé la fin. »

Un blanc. Hot Sable ronronne quelque part.

« Merci mon poète. Sa main caresse ma nuque. Je vais me coucher, si tu veux bien de moi ce soir. »

Sûre d’elle, elle n’attend pas ma réponse, se lève, attrape ma main et m’emmène à sa suite vers ma chambre. Elle détache ses cheveux. Je me déshabille rapidement. Nous nous glissons nus sous la couette. Elle pose sa tête au creux de mon épaule, caresse légèrement mon ventre du bout de ses doigts. Nos souffles s’apaisent à l’unisson. Le sommeil a raison de nos velléités sexuelles de début de soirée : nous n’avons plus tout à fait 20 ans.

(1) Oh merci, merci infiniment. (2) Tout le plaisir est pour moi. (3) Petit ami. (4) Si naturel, si typique, si anglais.

 

Chapitre 4

    La journée est déjà au tiers de son existence lorsque nous émergeons. Je n’ai rien qui urge et Servane n’ouvre le troquet que pour l’apéro. Autrement dit : nous prenons notre temps.

Mes pensées flottent. Cela n’échappe pas à ma compagne de nuit.

« A quoi penses-tu ?

– La boite où travaille Killian s’appelle IRISH SATURNALS. Le concurrent de mon client dont nous avons parlé hier s’appelle SATURNALES FRANCE.

– Simple coïncidence. Non ?

– Sûrement. Oui. »

La tonalité, pourtant peu engageante de ma réponse, semble la convaincre.

Elle disparait alors sous la couette. Nous sommes bientôt trois dans ce lit et finissons par ne faire plus qu’un. Servane danse sur mon ventre un tango indécent. Elle m’enserre, me repousse. Elle me quitte, me rejoint. Elle se cambre, s’abandonne, me rejette puis m’enlace. Elle me brûle et me glace. Je me saoule de ses courbes ondulantes. Elle s’enivre de nos passes incessantes. Un bandonéon hurle dans ma tête, de plus en plus fort. La musique accélère, encore, encore et encore. Le corps luisant de ma cavalière en épouse le rythme diabolique. Je l’accompagne dans cette corrida infernale. C’est elle qui finit par me mettre à mort mais ne me survit pas.

Je survole la chambre. Je me vois, terrassé au centre d’une arène écrasée de soleil. Mon matador git à mes côtés.

Au loin, très loin, j’entends une chanson de Puggy, (« When you know » pour ceux qui connaissent). Le son se rapproche et finit…Et finit par me faire chier !!

J’ouvre un œil sévère ainsi qu’un bout d’esprit qui me rappelle que c’est moi qui ai choisi ce morceau comme sonnerie de portable. En effet, à deux mètres environ, c’est-à-dire plus loin que mon bras le plus long, mon smartphone braille et vibre en attendant que son propriétaire veuille bien en faire un des usages prévus au manuel. Je m’emploie alors à un déplacement, aussi rapide que possible, afin d’arriver avant que mon dérangeur raccroche.

Deux brasses et je chope l’appareil dans lequel je lâche un radiophonique :

« Allo Oui ?! » On pourrait presque croire que je suis content.

« Bonjour Monsieur NOEL, Jules Peter SPACE, Président de SATURNALES FRANCE. »

Un autre bout de mon esprit, beaucoup plus gros celui-ci, s’ouvre à son tour : je percute immédiatement. Le facteur a tracé. Merci La Poste !

« Je fais suite à votre courrier. J’aimerais vous rencontrer rapidement. Seriez-vous disponible aujourd’hui ? »

Ne jamais avoir l’air d’attendre un client ! Je feins la consultation mentale de mon agenda.

« Pourquoi pas. Un de mes rendez-vous s’est annulé et mon après-midi est ouvert.

– 14H à notre siège ?

– J’y serai. »

Phrase de politesse. Top ! Durée de l’entretien : 17 secondes. Jules Peter ne fait pas dans le superflu. Economie de temps, économie de mots. Il m’a surpris et j’en ai oublié sur l’instant que je voulais d’abord m’entretenir avec KRONOS. Trop tard !

Je rejoins Servane sous l’eau. Je la savonne, elle en fait de même.

« J’ai un rendez-vous en début d’après-midi dans le Val de Marne. Je pousserai ensuite chez mon père en Champagne. Je passerai le week-end avec lui. Je serai de retour dimanche soir.»

Elle acquiesce et m’embrasse à pleine bouche. Elle écrase ses seins lourds contre mon torse. Mes mains saisissent fermement son cul rebondi : Il est l’heure de notre After.

***

Je suis un peu en avance à Nogent sur Marne. Je passe et repasse devant le portail de SATURNALES. Un joli bébé chauve d’environ un mètre quatre-vingt-dix, que j’estime peser facilement le quintal, se tient devant un portillon destiné à l’entrée des piétons. Il est noir. Ses lunettes de soleil sont noires. Sa veste est noire. Son tee-shirt est noir. Son pantalon est noir. Sa ceinture est noire. Ses chaussettes sont noires. Ses chaussures sont noires. Je suppose qu’il a un slip et des idées noires.

Je me gare à une encablure et m’approche du Cerbère monocéphale. Je me présente, il me salue. Je lui fais part de mon rendez-vous. Il me demande ma pièce d’identité qu’il scanne sous un œil électronique. Quelques instants s’écoulent : son frère jumeau apparait et m’invite à le suivre. Nous passons un premier sas que mon guide actionne en appliquant sa main sur un écran. Nous empruntons un couloir qui nous amène à un second sas au même système d’ouverture. Derrière celui-ci un portique, comme à l’aéroport. Mon accompagnateur me demande de poser dans une corbeille d’osier tout ce que je porte de métallique. Je me sépare alors de la mitraille qui encombre une poche de ma veste, de mon portable et de ma ceinture. Passé sous l’arche restée muette, je récupère mes biens, excepté mon téléphone que conserve Médor.

« Je vous le rendrai quand vous partirez » croit-il utile et rassurant de me préciser : ça ne me plait pas.

Nous montons dans l’ascenseur qui nous fait face. Il déverrouille à l’aide d’un badge, la commande du  4ème étage. A la sortie nous avons droit à un comité d’accueil. Je suppose que SATURNALES a déposé un modèle d’agent de sécurité qu’elle achète en gros. En effet deux nouveaux molosses, copies conformes de mes deux hôtesses d’accueil, barrent une double porte en chêne massif.

Pendant que l’un me fouille au corps, l’autre appuie sur un boitier fixé à l’huisserie. Au-dessus, deux diodes : l’une rouge, l’autre verte. La verte s’allume. Le malabar explorateur de mes intimités ouvre alors un battant de l’huis. Je découvre un bureau immense

qu’est en train de traverser, pour venir m’accueillir, un grand monsieur filiforme. Il n’est que longueurs ! Ses cheveux blancs culminent à deux mètres. Son visage s’étire d’un front plat méché d’argent à un menton effilé. Ses bras-lianes se prolongent par des battoirs aux doigts fins. Des échasses au débattement impressionnant le portent vers moi. Son pantalon flotte autour de cuisses que je suppose maigrichonnes. Dans sa veste je pourrais me fabriquer une QUESCHUA, dans ses chaussures, ranger toute la connerie humaine.

« Bienvenue Monsieur NOEL. Je suis Jules Peter SPACE. »

Il esquisse un sourire convenant mais je sens bien que ce n’est pas son exercice préféré.

« Je vous prie d’excuser toutes ces mesures de sécurité mais nous travaillons sur un sujet ultrasensible et nous devons nous protéger.

– Je comprends Monsieur SPACE. Il n’y a pas de problème. » Menteur !

Nous nous asseyons de part et d’autre de son bureau. Je reconnais ma correspondance posée sur son sous-main. Il entre direct dans le vif du sujet :

« J’ai lu avec beaucoup d’attention votre CV et votre lettre de motivation. Votre démarche me surprend. Vous êtes un professionnel indépendant depuis près de 30 ans. Pourquoi vouloir renoncer aujourd’hui à ce statut pour celui de salarié exclusif d’une entreprise ? »

Je m’attendais à cette question. Ce sera certainement la plus importante de notre entretien. La suite va dépendre de ma réponse : il me faut être convaincant. Je choisis mes mots et théâtralise ma tirade.

    (Inspiration)  « Pour deux raisons essentielles. (Blanc)

Un constat tout d’abord :  (Dans ma voix, le poids des mots) (Blanc) …A mon âge avancé (Léger rictus de complaisance personnelle) (Mon trait d’humour ne le fait même pas ciller), …cela devient (La fin du mot monte, reste en suspens une demi-seconde) …compliqué (Boum ! le mot est tombé)… intellectuellement (Sous-entendu « Uniquement » car je ne suis quand même pas encore tout à   

    fait pourri)… de piloter de front (En appuyant sur « front » car c’est une performance…)…plusieurs missions (C’est plus que sortir les poubelles !)… pour des clients aux activités très (Prononcer Trrrès)… différentes.

Une conviction ensuite : (Dans ma voix le poids des trémolos) …Il me semble maintenant plus raisonnable (Prononcer RAIsonnable…)… de réserver mes modestes compétences (Dire d’un ton léger) … à un seul (Appuyer sur « seul ») donneur d’ordre. Je suis certain ainsi (Maman je te jure !)… que ma concentration sur un sujet unique (Dire « unique » plus fort) … va payer en efficacité.

Mais je n’opterai pour cette nouvelle organisation de mon travail (A dire d’un seul souffle)… qu’à la condition d’une forte (Forte doit claquer) …motivation. C’est-à-dire un gros (Prononcer avec la bouche tout ronde) …challenge à relever dans une entreprise moderne (Isoler le mot « Moderne »…) avec des produits originaux, atypiques, novateurs (Compter sur les doigts. A trois s’arrêter).

Il m’a semblé percevoir ces valeurs dans votre annonce de recrutement. (C’est la partie « flatterie » du monologue, j’ai appris la phrase essentielle par cœur) : « Nos découvertes révolutionnaires nous permettent de proposer à un marché infini, des procédés de lecture du temps, jamais imaginés. Le monde de demain ne regardera plus jamais sa montre de la même façon ». Alors je vous ai écrit.

– Que savez-vous de nos activités ?

– Rien. J’ai essayé de me renseigner sur le web mais je n’ai rien trouvé vous concernant. C’est étonnant d’ailleurs. Pourquoi n’avez-vous pas de site ?

– Nous n’avons pas besoin de visibilité publique. Par contre moi je suis allé voir le vôtre. Parlez-moi des missions que vous avez menées.

– Vaste sujet Monsieur SPACE. En presque 30 ans les expériences ne manquent pas.

– Parlez-moi des plus récentes ou des plus représentatives ou encore des plus originales. »

Je m’emploie alors à lui exposer maintes problématiques que m’ont confiées mes clients. Je choisis des situations fort différentes les unes des autres afin de lui présenter le plus large éventail qui le convaincra de me choisir.

Il m’écoute attentivement, m’interrompt régulièrement en quête de précisions : notre échange dure ainsi près d’une heure. Il y met fin d’un : « Très intéressant tout cela ! »

Alors que je me crois quitte, sur un ton plus cordial, l’entretien semble l’avoir détendu, je l’entends me dire :

« Parlez-moi de vous, de l’homme. »

En effet je ne pouvais pas échapper à ce volet. Me voilà donc parti pour un nouvel acte.

« J’ai 50 ans. J’habite Paris. Je vis seul. Je n’ai pas d’enfant à charge. J’aime lire, écrire, jouer du piano. J’aime la télévision, le cinéma : le cinéma français, le cinéma fantastique quand il est en 3D, porno quand je suis sûr de ne pas me faire prendre. »

Je crains qu’il ne goûte pas mon humour. Erreur ! Il se fend d’un sourire contrôlé que j’interprète comme une première marque de sympathie ; mais le chemin sera long.

« Je parle anglais, espagnol et un peu allemand ce qui m’a facilité les nombreux voyages que j’ai déjà effectués. J’aime la cuisine, la manger plus que la faire. J’aime les femmes au sens où je les admire. Je prône la tolérance, la modestie et l’humilité. »

Il m’arrête.

« Vous pouvez développer ces derniers points ? » je m’exécute en bon candidat :

« Pour ce qui concerne la tolérance, elle est pour moi la clé de la paix sur terre. Si chacun admettait que la pensée unique n’existe pas, si chacun respectait les croyances et les goûts de son prochain, si chacun reconnaissait la différence comme une richesse, si chacun considérait l’autre comme un plus à sa propre personne, alors l’humanité vivrait dans une parfaite harmonie, nourrie de la grandeur des esprits. »

Mon élan philosophique, exprimé à sa demande, le laisse songeur.

« Votre réflexion est très idéaliste et donc très utopique ! Je ne suis pas sûr que la tolérance soit toujours la bonne réponse aux différents conflits qui opposent les hommes.

– Je ne parle pas d’une tolérance à posteriori, telle une réponse comme vous la présentez mais d’une tolérance à priori, instillée dans l’éducation, comme postulat à l’existence sociale. »

Après de telles phrases il faut toujours laisser un peu de temps pour leur dilution. SPACE digère.

« Vous avez également évoqué la modestie et l’humilité.

– En effet ce sont deux valeurs qui me sont chères. Elles représentent la prise de conscience de notre relativité au monde. La modestie et l’humilité sont des postures de sagesse, indispensables pour aborder la vie.

– Vous parlez toujours ainsi ?

– C’est à dire ?

– Avec concision.

– Je ne suis pas un ONFRAY ou un B-H-L : je ne suis pas assez prétentieux ou suffisant. Personne n’attend mes analyses existentielles. Alors quelques mots bien sentis suffisent, je crois, à faire comprendre l’homme que je suis ou essaie d’être.

– Vous avez dit aussi que vous admiriez les femmes.

– En effet. Je suis sensible à la beauté féminine. Mais pas seulement. Je suis admiratif de LA Femme avec un grand H. Avez-vous déjà porté attention au nombre de combats qu’il lui a fallu engager pour obtenir la place qui est la sienne aujourd’hui dans notre société ? Et combien de bagarres restent encore à livrer pour que la parité soit une réalité et non un vœu pieux, pour qu’à travail égal son salaire soit l’égal de celui de l’homme, pour que tous les trois jours elle ne meure pas sous les coups d’un mari violent. Le mot « Courage » devrait être du genre féminin. »

Mon interlocuteur pousse ses lèvres en canard. J’interprète cette mimique comme l’expression de sa dubitativité. Mesdames il y a encore du boulot ! Je profite de ce break pour reprendre l’entretien à ma main, en y mettant la forme.

« Si vous n’avez plus de questions me concernant Monsieur SPACE, j’aimerais que vous me présentiez votre entreprise et vos produits. J’ai réagi à la formulation de votre annonce de recrutement mais vous comprendrez que j’ai besoin d’en savoir un peu plus si je veux m’engager avec vous. A condition que ce soit aussi votre volonté bien évidemment.

– Votre curiosité est tout à fait légitime, son absence serait inquiétante. »

Merci pour l’amabilité. Je prends ! Car je crains que ce ne soit pas un phénomène récurrent chez Monsieur SPACE. J’en déduis que je viens d’être sélectionné pour le second tour.

« Notre firme, SATURNAL GROUP, est une entreprise internationale. SATURNALES FRANCE en est une des filiales commerciales. Nous travaillons à la recherche de moyens de communication nouveaux et particulièrement sur la transmission de l’information par onde.

– Cela s’appelle la radio !

– Les ondes radio véhiculent du son. Nous, nous parvenons à transmettre de l’image.

– Cela s’appelle la télé. »

Mes interventions impertinentes ne l’amusent pas exagérément. Il reprend :

« Monsieur NOEL pour écouter la radio, regarder la télévision ou internet, vous avez besoin d’un récepteur qui vous restitue l’information qu’il capte. Pour de l’image, vous avez besoin d’un élément qui fasse écran ou support et d’un procédé de projection. Nous, nous  sommes capables de délivrer une image, où nous le souhaitons, sans système de réception et sans aucun support physique, par synthétisation holographique en 3D. »

Je répète mentalement chaque mot afin de m’assurer que j’en saisis bien le sens et reformule.

« Où vous le souhaitez, ça c’est facile à comprendre, vous pouvez envoyer une image « suspendue dans l’air » ? C’est bien ça ? »

Ma bouche reste bée. J’affiche mon air le plus a…bruti.

« Absolument !

– Comment ça marche ?

– Ce n’est pas le sujet ! »

Clac ! Prend ça ! Je comprends qu’il est inutile d’insister. J’essaie de redétendre un peu l’atmosphère.

« Et quel est le programme sur TV SATURNALES ce soir ?

– Nous n’en sommes pas encore à pouvoir livrer des contenus importants, nos découvertes sont récentes. Mais cela viendra. Le nombre d’applications s’annonce infini. Une multitude de supports comme les médias, les livres, d’objets décoratifs comme des tableaux, de signaux comme le fléchage de lieux en tous genres, de paysages, la vue derrière la baie vitrée de votre salon, peuvent se passer d’une existence physique. Ils peuvent se contenter d’être présentés à vos yeux pour vous délivrer une information, un service utile ou un environnement agréable, sans avoir à être touchés, tenus, ni possédés. »

Bienvenue ! Le monde virtuel devient réel !

« A ce jour nous avons choisi d’émettre une seule donnée, simple mais universelle, qui intéresse tout le monde… »

Je me doute de la chute mais lui en laisse la propriété.

«  … L’heure ! »

Je simule l’étonnement.

« Le marché est gigantesque et il va nous permettre, outre un premier retour sur investissement, de financer nos programmes de recherche.

– Qu’allez-vous vendre ?

– L’heure, je viens de vous le dire. Et nous n’allons pas la vendre, nous allons la louer ! »

Re-attitude « Mais que me racontez-vous là ?! »

« Expliquez-moi !

– C’est pourtant simple ! »

En aurais-je trop fait ? Je crains qu’il sous-entende que je suis trop con pour avoir compris. Ma côte de gueule va baisser.

« Monsieur NOEL, quand vous vous rendez dans une gare comme Montparnasse, par exemple, combien d’horloges au sens générique, tous systèmes confondus, croisez-vous entre l’entrée et votre train ? 5 ? 10 ? Combien la France compte-t-elle de gares ?…

– ???

– Un peu plus de 3000. Admettons qu’il n’y ait que 3 horloges par gare. Cela en représente au bas mot 10 000 au total. La SNCF a donc acheté 10 000 horloges, qu’elle a dû installer, qu’elle alimente en énergie, qu’elle entretient, qu’elle nettoie, qu’elle doit remplacer régulièrement. Quel est le coût pour l’entreprise pour fournir à sa clientèle un service, certes important mais gratuit ?

– Aucune idée. Mais je suppose qu’au final le budget doit être conséquent.

– Assurément ! Nous allons donc proposer à la SNCF de lui déposer à chaque endroit de son choix, un hologramme d’affichage de l’heure. Plus d’achat d’horloges, plus de coût énergétique, plus d’entretien, plus de renouvellement : juste la location de nos services par le biais d’un contrat de longue durée. Notre solution va s’imposer comme une évidence économique. »

En effet présenté de cette façon le raisonnement est implacable. Je me fais l’avocat du diable.

« Que se passe-t-il en cas de panne de vos systèmes ? L’heure disparait de toutes les gares ?

– Non. Nous fonctionnons par une organisation en réseaux assez complexe. Dans notre schéma, chaque client dispose d’un réseau propre. Dans l’exemple de la SNCF, chaque gare est identifiée individuellement et fournie par un serveur dédié et un serveur suppléant, qui émettent simultanément. Autrement dit l’information est livrée deux fois. En cas de défaillance de l’un des deux serveurs, le service est ainsi maintenu. De plus ces deux serveurs sont « observés » par un troisième qui, à la première défaillance, mute en serveur suppléant et met la tête du réseau « SNCF » en alerte. Une procédure de basculement sur un réseau de substitution est alors prête à être actionner si la défaillance persiste ou s’étend jusqu’au troisième serveur. Cette substitution peut être répétée à l’infini. Ce lacis nous permet de garantir à nos clients une continuité de service absolue.

– Et ce qui vaut pour votre exemple vaut pour des milliers de sites et d’utilisateurs dans le monde. »

Je me remémore toute la clientèle énoncée par KRONOS et dans l’unique domaine de l’heure. Je pense que nous sommes très en-dessous de la vérité. Une fois les coûts de recherche amortis, les prix d’accès à ce service d’un genre nouveau baisseront et conduiront à sa vulgarisation. Fini le tic-tac de la pendule de la cuisine, le cloc- cloc de la comtoise. Cassées les pattes du réveil jazz. Mort le coucou Suisse. Tous ces charmants objets au charme désuet seront remisés au rang des attractions de vide-greniers, pour passionnés nostalgiques. Science-fiction ?

Question bête : « Qui sont vos concurrents ?

« Tous ceux qui fabriquent un appareil à donner l’heure sous une forme ou une autre. Le leader mondial est SITARD. Mais Aucun à l’appui de la technologie que je viens de vous décrire. Vous voyez que notre annonce n’avait rien d’une publicité mensongère. »

En effet : « Nos découvertes révolutionnaires (C’est incontestable) nous permettent de proposer à un marché infini  (Et même un peu plus), des procédés de lecture du temps, jamais imaginés. (Le radio-réveil en lévitation c’est du jamais vu en effet). Le monde de demain (De demain matin) ne regardera plus jamais sa montre de la même façon (Aura-t-il encore une montre ?) ».

« Le challenge est important, l’entreprise est innovante, le produit exceptionnel : je vous renouvelle avec beaucoup d’enthousiasme ma candidature au poste de directeur commercial Monsieur SPACE. Pouvons-nous parler des conditions financières ? »

Son offre est très alléchante, les avantages qui l’accompagnent tout autant. Mais je dois aussi montrer que j’ai compris que les perspectives de chiffre d’affaires sont colossales à brève échéance. Ne pas négocier serait peut-être interprété par mon futur employeur comme un défaut d’appréciation de l’ampleur du business. Demander un intéressement sur les contrats conclus me semble la bonne approche. Il me concède un forfait sur chaque client conquis. Je suis crédible, je ne vais pas plus loin dans ce rôle : je ne suis pas là pour trouver du boulot !

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